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Père Josaphat Jean, OSIBM

François Joseph Victorian Jean est né à Saint-Fabien, dans le comté de Rimouski, au Québec, le 19 mars 1885. Il était le fils d’Édouard Jean, agriculteur, et de son épouse, Elvine Lefebvre-Boulanger. Il fréquenta l’école du village pendant dix ans, puis, en 1941, commença ses études classiques au petit séminaire de Rimouski.   C’est au séminaire de Rimouski que François Jean entendit parler pour la première fois des Ukrainiens. À cette époque, les évêques canadiens-français de l’Ouest menaient des campagnes de financement pour construire des écoles et des églises pour les colons ukrainiens nouvellement arrivés en Alberta. Le jeune François Jean termina ses études classiques en 1907 et entra au grand séminaire de Rimouski. Après avoir lu une brochure sur l’Église catholique ukrainienne du révérend père Achille Delaère, CSsR, il décida de se convertir au rite ukrainien. Il acheva ses études de théologie au grand séminaire de Montréal et fut ordonné prêtre de rite latin de l’Église catholique à Rimouski le 14 août 1910.
Au Congrès eucharistique international de Montréal en septembre 1910, le père Jean rencontra le métropolite André Sheptysky, OSBM, qui l’encouragea dans son désir de servir le peuple ukrainien. Le 24 septembre 1910, il quitta le Canada avec deux autres clercs canadiens-français pour étudier la langue et le rite ukrainiens auprès des Pères Basiliens à Krekhiw, en Ukraine occidentale. Le 6 septembre 1911, il devint le septième prêtre catholique francophone à se convertir au rite oriental.

De retour au Canada en juin 1912, il fut nommé prêtre diocésain et, à la demande de l’évêque Langevin, il fonda une école missionnaire pour enfants ukrainiens à Sifton, au Manitoba. Il a également œuvré dans plusieurs missions ukrainiennes du diocèse de Saint-Boniface.

Ayant décidé de rejoindre l’ordre basilien, le père Jean quitta le Canada pour Krekhiw et commença son noviciat le 12 novembre 1913, prenant le nom de Josaphat. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata en août 1914, les moines s’enfuirent en Hongrie et en Croatie pour échapper à l’avancée des troupes russes. À la demande de son supérieur, le père Jean resta sur place pour desservir neuf paroisses près de Stary Sambir. Avec la retraite des forces russes, le père Jean reprit son noviciat et prononça ses vœux le 4 mars 1917. Il occupa plusieurs postes importants au sein de l’Église à Zhovkva et, en septembre 1918, il fut nommé à la tête d’une école près de Buchach, accueillant cinquante élèves, dont beaucoup étaient des orphelins de guerre ukrainiens.

Politique et diplomatie



Le 1er novembre 1918, les Ukrainiens de l’Empire austro-hongrois déclarèrent leur indépendance et fondèrent la République nationale ukrainienne occidentale, dirigée par le Dr Eugène Petrushveych. À la demande du gouvernement, le père Jean, avec l’autorisation de son supérieur provincial, le père A. Kaiysz, participa activement aux activités du nouveau gouvernement. Il occupa les fonctions de secrétaire du président et d’interprète, mettant ainsi à profit sa connaissance de la langue française.

En juillet 1919, le père Jean fut nommé aumônier militaire au sein de l’Armée ukrainienne de Galicie. En plus de ses fonctions diplomatiques et militaires, il apporta également son aide dans plusieurs hôpitaux militaires durant l’épidémie de typhus qui ravageait alors le pays. Le père Jean considéra toujours comme un miracle le fait de ne pas avoir été victime de cette épidémie, qui décima les forces armées ukrainiennes.

À la demande de Simon Petlura, chef du gouvernement ukrainien unifié, le père Jean exerça les fonctions d’interprète auprès de la Mission diplomatique ukrainienne à Varsovie, du 10 octobre 1919 au 15 août 1920. Il fut également nommé secrétaire général de la Croix-Rouge ukrainienne. Durant cette période, il utilisa son influence auprès des autorités de l’Église de rite romain et du nouveau gouvernement polonais afin de venir en aide aux prêtres ukrainiens détenus comme prisonniers par la Pologne, aux prisonniers politiques ukrainiens ainsi qu’aux orphelins.

Le 8 septembre, le père Jean fut envoyé comme délégué à la Conférence de paix de Riga. Toutefois, la délégation ukrainienne occidentale ne fut pas reconnue par les représentants de l’Ukraine soviétique, de la Russie soviétique et de la Pologne. Il quitta alors Riga pour Genève, où il assista aux sessions de la Société des Nations de 1920 à 1923 en qualité de représentant diplomatique de la République nationale ukrainienne.

La principale mission du père Jean à Genève consistait à diffuser de l’information sur la situation politique en Ukraine. Au cours de ses missions diplomatiques, il rencontra le premier ministre français Georges Clemenceau, le maréchal français Ferdinand Foch, le premier ministre britannique David Lloyd George, le roi Alexandre de Serbie, l’archevêque Achille Ratti, futur pape Pie XI, l’homme d’État allemand Walther Rathenau, le président polonais Józef Piłsudski, l’hetman ukrainien Pavlo Skoropadsky ainsi que plusieurs autres dirigeants. Pour ses services militaires et diplomatiques, le père Jean reçut la Croix Simon Petlura et la Croix de la République nationale ukrainienne occidentale.

Le père Jean quitta l’ordre des Basiliens et rejoignit les Studites, une communauté religieuse fondée par le métropolite Sheptysky. En juin 1923, le métropolite envoya le père Jean en Bosnie afin d’y établir un monastère destiné aux Ukrainiens qui s’y étaient installés. Il fut toutefois accueilli avec une grande hostilité par les représentants du gouvernement serbe et fut arrêté. Grâce à sa citoyenneté britannique et à l’intervention de l’ambassadeur britannique, il fut libéré après deux jours.


La colonie en Abitibi



Le 3 avril 1925, le père Jean revint au Canada avec Volodymyr Bachinsky, secrétaire d’une société d’aide aux immigrants ukrainiens. Ils tentèrent de convaincre le gouvernement canadien de rouvrir les portes à une immigration ukrainienne à grande échelle au Canada. À Ottawa, le père Jean rencontra l’honorable Ernest Lapointe, ministre du cabinet fédéral, dans l’espoir d’obtenir une concession de terres dans l’Ouest canadien pour de nouveaux immigrants ukrainiens. Cette démarche n’ayant donné aucun résultat, le père Jean communiqua avec le ministère de la Colonisation du gouvernement du Québec et obtint une concession de 250 milles carrés de terres en Abitibi.



Dans ses efforts pour accélérer l’arrivée de colons ukrainiens en provenance de Bosnie, le père Jean communiqua avec le ministère de l’Immigration, des compagnies de transport et le gouvernement du Québec. Il sollicita leur aide afin de construire une route et de fournir des logements aux futurs habitants du village, auquel il donna le nom de « Sheptytsky ». Il dut construire une route partant de la voie ferrée et traversant huit milles de forêt jusqu’au nouvel emplacement du village. Il transporta les matériaux de construction à l’aide d’un attelage de bœufs sur cette route boueuse. Avec ses propres ressources, il construisit une chapelle, un couvent et un monastère pour les moines studites, puis célébra la première Divine Liturgie le 14 août 1925.



Quelques familles ukrainiennes de Montréal et d’autres régions du Québec s’installèrent dans la région. En 1928, lorsque d’autres pionniers ukrainiens arrivèrent, le gouvernement canadien accorda une aide pour la construction de camps rudimentaires. Toutefois, les colons ukrainiens de Bosnie ne vinrent jamais. L’arrivée de la Grande Dépression en 1930 mit pratiquement fin à toute nouvelle immigration ukrainienne au Canada. Les longs hivers et, surtout, l’isolement par rapport aux autres communautés ukrainiennes découragèrent toute migration importante d’Ukrainiens provenant d’autres régions du Canada.



C’est avec un profond regret que le père Jean dut abandonner son projet de colonisation. Une partie de la région fut colonisée par des familles canadiennes-françaises de Montréal et, en 1935, le nom du village fut changé de Sheptytsky à Lac-Castagnier.



En 1930, le père Jean se rendit à Montréal afin de travailler auprès des paroissiens ukrainiens. Le 24 mai 1931, il quitta l’ordre des Studites et retourna chez les Basiliens à Mundare, en Alberta, où il réintégra le noviciat. Il prononça sa profession monastique solennelle à Montréal le 22 décembre 1935. De 1940 à 1942, il exerça son ministère à la paroisse Saint-Michel de Montréal.



Malgré les nombreuses déceptions et difficultés, le père Jean poursuivit sa mission auprès des Ukrainiens du Canada. Le 18 octobre 1942, il fut affecté à la paroisse catholique ukrainienne d’Ottawa et travailla à défendre la cause des Ukrainiens auprès du gouvernement fédéral durant les difficiles années de guerre. Sous sa direction, la communauté ukrainienne d’Ottawa contribua à la Croix-Rouge et établit des liens avec les militaires ukrainiens servant dans les Forces armées canadiennes, tant au Canada qu’en Europe. Le père Jean exerça son ministère à Ottawa jusqu’au 3 juillet 1945.



Dans l’Europe d’après-guerre



En 1945, le père Jean fut envoyé en Europe afin de venir en aide aux personnes déplacées ukrainiennes, y compris les Basiliens déplacés. De 1945 à 1949, il travailla en Angleterre auprès de la communauté ukrainienne en pleine croissance. Il collabora étroitement avec le Bureau canadien de secours aux Ukrainiens ainsi qu’avec d’autres organismes d’aide aux immigrants. Il assista aux réunions des Nations Unies à Londres en janvier, puis à Paris en octobre 1946.



Le père Jean joua un rôle déterminant dans l’organisation de la première paroisse catholique ukrainienne en Angleterre. Il obtint des autorités catholiques anglaises l’usage d’une église et y exerça les fonctions de curé de février 1947 à août 1949. Depuis l’Angleterre, il voyagea également dans d’autres pays d’Europe afin de visiter les réfugiés ukrainiens, de venir en aide aux survivants des camps de concentration ainsi qu’à ceux qui fuyaient l’occupation soviétique des territoires ukrainiens. Le père Jean encouragea et aida un grand nombre de ces personnes déplacées ukrainiennes à immigrer au Canada.



De retour au Canada en 1949, le père Jean poursuivit son ministère sacerdotal à Edmonton, Mundare et Vancouver. En 1961, à l’âge de 76 ans, il se retira au monastère basilien de Grimsby, en Ontario, où il consacra les dernières années de sa vie au jardinage, à la rédaction de ses mémoires et à la recherche historique. Il conserva toute sa vie un vif intérêt pour les livres rares et les manuscrits, et sa collection devint le fondement de l’actuel Musée et Archives ukrainiens de Mundare. Il demeura directeur honoraire de ce musée jusqu’à son décès. Sa collection de rares ouvrages en vieux slavon d’Église est la seule au Canada dont l’origine remonte à la période précédant la Seconde Guerre mondiale.



Le père Jean s’éteignit le 8 juin 1972 à Grimsby, en Ontario, à l’âge de 87 ans. Il fut inhumé au cimetière basilien de Mundare. Lors de ses funérailles, son cercueil fut recouvert du drapeau ukrainien. Son corps fut accompagné jusqu’à sa dernière demeure par une garde d’honneur composée de membres du Plast (les scouts ukrainiens), puisqu’il avait lui-même été un aîné du Plast.



 

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Le père Jean fut une personnalité exceptionnelle et marquante de l’histoire des Ukrainiens au Canada. Lorsqu’il choisit de consacrer sa vie à l’Église ukrainienne et au peuple ukrainien, il adopta non seulement le rite ukrainien et ses traditions culturelles, mais également les convictions religieuses et politiques de ce peuple, particulièrement celles des Ukrainiens de l’Ouest, auxquelles il demeura fidèle tout au long de sa vie. Il parlait couramment l’ukrainien, sans jamais perdre son accent canadien-français si distinctif. Le père Jean demeure un exemple remarquable du dévouement absolu d’un missionnaire envers le peuple qu’il a choisi de servir, ainsi qu’un symbole vivant de l’idéal du multiculturalisme au Canada.

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Myron Momryk
Reproduit avec l'autorisation du magazine BEACON, numéro de juillet–août 1982.
Publié par les Pères basiliens, Toronto (Ontario).